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Originaire de Damas en Syrie, Lamara Papitashvili partage maintenant son temps entre Madrid et Toronto. C’est donc en direct de l’Espagne qu’elle nous parle par vidéo-conférence de son plus récent livre, qui révèle, à travers le spectre de trois générations, l’enfance ravie par les traumatismes de la guerre, l’absence d’un homme jamais rentré au bercail — encore cette fichue guerre — et la contrition causée par un mariage raté.
Au rythme des événements, la jeune Tamara, fille de Colette, nièce d’Hélène et petite-fille de Valentina, rebrasse les cartes du jeu afin de redistribuer la mise et tenter d’y voir de meilleurs augures. « J’ai moi-même grandi parmi des femmes qui adoraient la vie, qui fêtaient la vie, qui riaient beaucoup, mais qui répondaient peu aux questions. Et donc, j’ai développé cette envie de rechercher, de comprendre les secrets, les non-dits », exprime l’autrice. Tamara, la narratrice du roman, excave, à l’instar de Papitashvili, les raisons qui ont amené sa lignée matriarcale à s’enliser dans la déception et l’amertume.
Il n’y avait que le jeudi qui faisait exception; cette soirée-là, les Grandes, comme elle les appelle, revêtaient leurs plus beaux atours pour, jusque tard dans la nuit, boire et danser sur les rêves menteurs et les fausses promesses. Ainsi endimanchées, tenant le chagrin à distance le temps d’un rendez-vous hebdomadaire où la maison prenait alors des airs d’allégresse, elles en ressortaient un peu plus affligées, aurait-on dit, conscientes qu’elles n’avaient chassé que temporairement des blessures qui sous la lumière crue des lendemains n’en apparaissaient que plus vives.
Lignes brisées
La joie d’Hélène, qui petite imaginait déjà vivre un mariage romantique avec l’homme qu’elle aimerait, est arrêtée en plein vol dès lors que son époux est déployé en mer Méditerranée près du port de Tartous où, en tant que capitaine, il doit éperonner ses troupes afin de les mener à la victoire. Depuis le salon de ses parents à Damas, enceinte de son premier enfant, la tension à son comble, elle suit à la radio les avancées du lance-torpilles dirigé par Waël. Le sort se scelle en quelques secondes, transformant un avenir aux contours radieux en vie troublée.
L’existence de Colette recèle pour sa part un grand désir d’émancipation. Elle veut aussi plaire aux hommes — en guise de régime amaigrissant, sa mère lui prépare une ration quotidienne de soupe aux choux —, mais elle souhaite aussi partir en Géorgie poursuivre des études de médecine. Elle y rencontre Sandro, envoûtant et magnétique; quand il lui fait la grande demande, elle rayonne. Mais porté sur la bouteille, il s’enfonce rapidement; ce qui s’avérait un mauvais penchant prend une tournure abyssale et ruine la paix du couple.
Quant à Valentina, souvent bourrue et renfrognée, elle traîne avec elle un lourd passé marqué par le départ subit et inexpliqué d’un père aimé et des années d’une jeunesse noire exacerbée par la faim. « En Ukraine, la distinction entre bonnes et mauvaises personnes n’existait plus, car tout le monde était passé dans le camp des affamés. Et qui disait affamé, disait criminel. » La notion de prochain ne tient plus, chacun essaie de sauver sa peau, allant jusqu’à se manger les uns les autres pour survivre.
Issue de la troisième génération, Tamara suspecte dans le mutisme de ses aînées des récits lestés d’un poids que rien ne semble alléger. Emmurées dans leurs mystères, les femmes de sa famille portent les scarifications laissées par les abandons vécus. La jeune fille, qui pressent ces traumatismes, cherchera à recueillir les motifs formant la toile complexe des achoppements qui l’envase elle-même dans un maelström d’incompréhensions. « Je ne sais pas, est-ce que les gens arrivent à sortir de ces cycles véritablement… Moi, je pense qu’on porte beaucoup d’histoires en nous, des histoires soit avec lesquelles on a grandi, soit les histoires qu’on nous a racontées, soit les choses qu’on a vues aussi », explique Lamara Papitashvili.
Aucun enfant ne naît vierge, il vient au monde avec ce qui l’a précédé et se construit à travers le prisme de sa lignée. Il est en quête de réponses pour grandir et structurer sa propre histoire, qui ne peut s’ériger qu’à partir d’une narration. Si les secrets sont trop pesants, il ne pourra que reconduire les malaises non dissipés qui calfeutrent son horizon. « Une fois que j’ai commencé à écrire, je crois que la fiction m’a vraiment permis d’explorer ces questions pour pouvoir boucler ces points d’interrogation », continue l’autrice. Tamara, elle aussi, s’emploiera à remplir les vides au moyen d’un crayon et d’un carnet. En extrapolant les données glanées sur sa trajectoire, on imagine qu’elle réussira à engendrer du sens et à dénouer les impasses.
La voie des recommencements
Décider de s’affranchir de ses souvenirs pour crocheter des visées inédites, c’est le choix que Colette privilégiera. Un nouveau départ, au propre comme au figuré, se dessine pour elle et sa fille. Valentina et Hélène, laissées derrière, sont toutefois influencées par cette vie neuve que l’une des leurs a entreprise. Rien n’a changé, les réminiscences étant toujours les mêmes, les manques si béants qu’ils étaient condamnés à ne jamais se refermer, mais un léger mouvement s’est opéré, le premier qui fera peut-être osciller la balance vers le mieux.
Tout dépend de la perspective. La matriarche, qui s’était forgé une armure pour résister aux horreurs, avait fini par s’en faire une cape d’aigreur. Elle reprendra cette force en elle pour aiguillonner sa torpeur et entrevoir les choses sous un angle différent. « J’ai souvent lu des romans et j’ai remarqué qu’il y avait vraiment un petit feu qui brûlait à l’intérieur de chacun de nous, exprime Papitashvili. Malgré toute la terreur qu’on puisse vivre, et les obstacles et le désespoir, il y a toujours ce petit feu en nous qui continue de brûler et qui veut vraiment vivre une vie de dignité, une vie de paix, de plaisir et de bonheur. » Vient un temps où la soumission n’est plus possible, où refuser de se claquemurer entre les rets du destin devient crucial. Les instants de fête ne se limitent plus aux jeudis. Les Grandes ne subissent plus, elles sont maîtresses de leur bonne étoile.
Photo : © Calvin Harris






