Source : Le Devoir
C’est autour de plats de nouilles et de dumplings variés, dégustés entre autres à Londres ou à Hong Kong, qu’ont été élaborés les personnages, l’intrigue et les revirements du dernier livre de l’écrivaine reconnue pour ses meurtres et mystères Louise Penny, Les derniers mandarins, écrit à quatre mains avec son amie, la journaliste ontarienne — résidant alors momentanément au Royaume-Uni — Mellissa Fung. « Comme je n’étais pas familière avec Hong Kong ou plus généralement avec la culture asiatique, les mets m’ont aidée à m’y immerger », explique l’autrice estrienne, truffant régulièrement ses œuvres de détails gourmands. Une façon efficace, pour elle, de situer les lecteurs dans les lieux au cœur desquels se déroule un récit. « Plutôt que de parler de briques et de mortier, on passe par la description d’une soupe de nouilles au bœuf. » Mais aussi, affirme-t-elle, « la nourriture est un excellent véhicule pour traiter de toutes sortes d’enjeux émotionnels ».
Ainsi, dès la première scène du livre, ses deux héroïnes, Alice et Vivien, se voient dépeintes, tant en ce qui concerne leurs personnalités respectives qu’en ce qui a trait à la relation mère-fille qui les unit, par les plats qu’elles commandent au brunch. La première, sachant très bien qu’elle encourra le mépris maternel, ose choisir une pile de crêpes aux bleuets ensevelie sous de la crème fouettée tandis que son aînée se contentera, tout de même amère d’envie, de sa rigoureuse et routinière tartine à l’avocat.
« Louise a écrit un passage dans le roman […], confie Mellissa Fung, qui dit : “Exaspération. Réprobation. Déception. Trinité qui érodait progressivement l’enthousiasme des enfants chinois.” Je l’ai lu et lui ai dit : “Oh mon Dieu ! Tu viens de décrire mon enfance.” Et ça laisse des traces. Louise et moi avons longuement parlé de cet éternel désir qu’a chacun d’obtenir l’approbation de sa mère et du fait qu’à un certain point, on doit se résoudre au fait qu’il ne viendra pas. »
Dès les prémices de leur projet littéraire, il était clair pour les deux comparses, qui ne cachent pas traîner elles-mêmes dans leurs bagages de rapports houleux avec celles qui leur ont donné la vie, que celui-ci devait tourner autour d’une relation mise à mal entre une mère et sa fille, mais qui aurait la chance d’évoluer, de même que chacune des protagonistes, d’une périlleuse péripétie à l’autre. Celles-ci les mèneront de la Maison-Blanche, où la militante pour les droits civils Vivien Li est convoquée d’urgence par le président américain, à Xian, ville chinoise où se trouve l’illustre armée de soldats de terre cuite et d’où provient un complot cyberterroriste international. Des pirates ont pris le contrôle des outils informatiques du monde entier, et les deux grandes puissances devront coopérer tandis que Vivien et Alice investiguent témérairement sur le terrain.
Femmes de lettres et d’action
Ce suspense écrit à deux plumes réunit donc des professionnelles du récit aux expériences bien distinctes. D’une part, les enquêtes d’Armand Gamache ont porté Louise Penny au pinacle de l’industrie littéraire consacrée à ce genre et, d’autre part, Mellissa Fung, en plus de ses reportages à l’étranger pour différents médias – dont CBC et Al Jazeera –, est l’autrice des ouvrages, Between Good and Evil, qui traite de l’enlèvement de jeunes filles au Nigeria par le mouvement terroriste Boko Haram, et Under an Afghan Sky, portant sur sa propre captivité de 28 jours en Afghanistan.
La création des Derniers mandarins s’inscrit dans la continuité d’une amitié née d’un fécond partenariat. Un ami commun les a réunies tout juste après la chute de Kaboul, en 2021. La romancière désirait offrir son assistance pour aider les femmes qui y étaient en danger à quitter le pays. « Tout ce que j’avais, c’était de la bonne volonté, mais je n’avais aucun contact. Les gens autour de moi m’ont dit d’entrer en communication avec Mellissa Fung. » Une perche tendue qui fut agrippée avec empressement. « C’était formidable, lance son vis-à-vis, parce que je pouvais faire sortir des gens, mais je n’avais aucun moyen d’assurer leur survie au Pakistan en attendant qu’ils puissent se rendre au Canada, en Allemagne ou dans un autre pays d’accueil. Louise, avec sa générosité incroyable, m’a aidée à assurer la survie de familles entières, jusqu’à plus d’un an pour certaines d’entre elles. » Ce à quoi la Québécoise anglophone s’assure de répondre que c’est grâce à la fidèle contribution de ses lecteurs qu’elle disposait des ressources financières pour mettre, à distance, la main à la pâte.
On ne s’étonnera donc pas du fait que Les derniers de mandarins mette en scène des personnages féminins soit au cœur de l’action, soit
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