Ils ont tout pour eux et ils le savent. Ils sont l’« incarnation vivante, multiple, grouillante » du meilleur passé de la France. Avec Nous aussi, son troisième livre en 20 ans, l’écrivaine et universitaire Anne Godard nous plonge dans les pièces sombres et les secrets un peu moisis d’une vaste famille bourgeoise parisienne sûre de son bon goût et de ses privilèges, où les enfants, cousins et cousines, s’ébrouent ivres de liberté sous le regard un peu aveugle des parents. Une expérience immersive qui donne le vertige, dans laquelle l’audace fusionne avec la puissance et le style, mais qui est également une sorte de #MoiAussi familial.
Intense et initiatique, La solitude des professeurs est infinie, de Yannick Haenel, s’annonce lui aussi comme l’un des titres phares de cette rentrée. Un roman d’inspiration autobiographique dans lequel, sous les traits de Jean Deichel, son alter ego habituel, bercé d’idéalisme et de poésie, l’auteur de Tiens ferme ta couronne (Gallimard, prix Médicis 2017) raconte ses débuts dans l’enseignement secondaire dans un collège de la banlieue parisienne au début des années 1990. Un hommage vibrant aux enseignants et à la littérature dans lequel Yannick Haenel nous assure que « personne n’enseigne impunément ».
Quatre années après Tenir sa langue, l’écrivaine et actrice franco-russe Polina Panassenko nous revient avec À voix haute, où elle raconte comment, au début de sa vingtaine, elle a quitté Paris pour aller vivre chez son grand-père afin d’étudier l’art dramatique à Moscou dans la prestigieuse École du Théâtre national. Elle va s’y heurter au sexisme, à des règles vieux jeu et au poids des hiérarchies dans une Russie sous Poutine qui semble étrangement revenue à l’époque soviétique. À sa manière, spirituelle et tendue, l’autrice nous convie à une quête de mémoire intime et familiale dans un pays qui a toujours du mal à digérer son passé.
Fasciné par l’époque de l’après-guerre et par les destins qui basculent, Philippe Jaenada (La petite femelle, La serpe) est de retour avec une nouvelle contre-enquête, dans laquelle il reprend à sa manière le meurtre irrésolu en 1949 de Louise Cansot, modèle pour peintres de Montparnasse. Dans un mélange habile d’autobiographie et d’enquête littéraire, l’écrivain « pousse sa brouette », assisté à sa façon du commissaire Maigret (Simenon), pour explorer les failles et les pistes négligées de l’enquête policière afin d’élucider, espère-t-il, le meurtre de cette jeune femme « fantasque et romanesque ».
« J’ai toujours attendu la mort de ma mère », écrit Louise Chennevière au début de Faire la peau, son quatrième livre et son plus intime. L’autrice de Comme la chienne et de Pour Britney explore, avec ce récit sans tabous d’une enfance et d’une adolescence sous l’emprise maternelle, « ce lien furieux », le plus aliénant de tous, qui unit la fille à sa mère et la mère à sa fille. Un livre de rupture et d’émancipation où elle analyse, entre autres, la reproduction de la violence et le rôle des mères dans le maintien de l’ordre patriarcal.
Connue pour son style incisif avec lequel elle explore la violence historique et les blessures de son île natale, Ananda Devi (Le rire des déesses) revient avec Chronique d’un royaume perdu, une fresque familiale épique et mythologique campée à l’île Maurice, au milieu de l’océan Indien. Peu après l’abolition de l’esclavage sur l’île, cinq enfants nés dans une plantation sucrière d’un même père, un esclave surnommé le « Vieux Bouc », s’isolent au village du Bouchon. Une fresque historique et sociale qui s’abreuve à la mythologie mauricienne, où amour, tragédie et surnaturel s’entremêleront sur quatre générations.
Au cours d’une descente en canot sur les eaux d’un petit fleuve de l’ouest de la France, Mathias Énard (Boussole, prix Goncourt 2015) remonte le fil de sa mémoire, entremêlant souvenirs personnels et érudition livresque pour évoquer les fleuves qui ont jalonné sa vie et marqué l’histoire des Balkans au XXe siècle. Dans Hôtel Balkan, il nous entraîne de l’hôtel Balkan de Trieste jusqu’aux ruines de Sarajevo, poursuivant son exploration de sa cartographie intérieure amorcée dans Mélancolie des confins (Actes Sud, 2024). Une petite odyssée, à la fois intime et politique.
Dans le Paris des années 2000, un jeune étudiant marocain homosexuel vivant dans la précarité est hanté par la peur de voir son titre de séjour révoqué. Pour survivre, tout en menant une thèse d’histoire de l’art consacrée à Fragonard, Majid, le héros de Debout dans tes rêves, de l’écrivain et cinéaste marocain Abdellah Taïa (Le bastion des larmes), deviendra le gardien du jeune enfant d’un couple de la bourgeoisie parisienne. Une relation unique et un lien indéfectible se tisseront entre eux sur une période de dix ans, nous offrant un récit humaniste sur l’exil, la résilience et la poursuite des rêves.
À Nantes, au milieu des années 1980, trois amis d’enfance partagent leurs journées entre le quotidien du quartier populaire où ils grandissent, leur école secondaire et la découverte du punk rock et du cinéma, des passions qui vont vite devenir le centre de leurs vies. Pour Stay Free (Le Cherche Midi, 9 octobre), un onzième roman sur lequel souffle un vent de liberté, de rébellion et de poésie, Patrice Jean (La poursuite de l’idéal, La vie des spectres) signe avec un peu de mélancolie un triple roman d’apprentissage au son de London Calling, du groupe The Clash.
En 2030, une artiste-performeuse, Marie Marzouk, disparaît sans laisser de traces au cours d’une performance. Son journal intime, où s’insère le récit d’une cité assiégée, devient peu à peu le lieu d’un vertigineux brouillage des voix, des temps et des mondes. Dans Le livre des souterrains, roman de « nos incertitudes contemporaines », avance l’éditeur, Phœbe Hadjimarkos Clarke imagine une étrange traversée des frontières entre réel et fiction. Après Aliène (Sous-sol, 2024), l’autrice franco-américaine poursuit sa quête d’une littérature audacieuse, politique, attentive aux corps, aux marges et aux métamorphoses.
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