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Faire œuvre autrement

Source : Le Devoir

Généralement parlant, lorsqu’il est question d’adapter une œuvre d’une discipline artistique à une autre, notre premier réflexe est de nous tourner vers le cinéma, une industrie qui a besoin de se nourrir d’histoires déjà éprouvées et, surtout, d’œuvres qui arrivent avec un public déjà constitué. Roman, théâtre, tout ce qui a une vocation narrative le moindrement forte risque de se retrouver au grand écran. Mais qu’en est-il de la bande dessinée ? À quoi se nourrit-elle lorsqu’elle sort de ses cases ?

S’il n’existe pas de données récentes à cet égard, ou, du moins, nous n’en avons pas trouvé, un rapport produit par Gilles Ratier et l’Association des critiques et des journalistes de bande dessinée (ACBD) publié en 2016 indiquait qu’après avoir presque quadruplé entre 2006 et 2009, le nombre d’adaptations littéraires en bande dessinée est demeuré élevé : en 2016, l’ACBD en recensait 184, soit 4,7 % des nouveautés.

Mais prendre un film ou une pièce et en faire une bande dessinée ? Deux albums québécois qui paraissent à quelques semaines d’intervalle montrent qu’adapter, ce n’est pas simplement reproduire. Il faut aller au cœur de l’œuvre pour la raconter autrement.

De la séquence filmique à la case

Avec Les bons débarras, qui sortira le 28 octobre chez VLB, Richard Vallerand s’attaque à un monument du cinéma québécois. Le film de Francis Mankiewicz, scénarisé par Réjean Ducharme, raconte entre autres l’amour démesuré et possessif de Manon pour sa mère, Michelle.

Formé en animation au Sheridan College, Vallerand a travaillé chez Don Bluth Entertainment, en Irlande, avant de se consacrer à la bande dessinée. Mais c’est au théâtre qu’il redécouvre Les bons débarras. Invité à suivre les répétitions d’une adaptation au Trident, il entend le texte encore et encore, porté par d’autres acteurs. « Je me suis dit que ça pourrait exister autrement que dans le film, raconte-t-il. Cette œuvre-là, elle n’existe pas sur papier. »

Encore fallait-il obtenir la permission. Vallerand écrit directement à Ducharme une lettre manuscrite en joignant quelques dessins. L’écrivain donne son accord, avant de mourir quelques mois plus tard. Vallerand apprendra, alors, que les dessins qu’il avait fournis étaient collés sur le réfrigérateur de Ducharme, qui aurait été lui-même grand amateur de comic books. « Ça m’a fait quelque chose, puis je l’ai vraiment pris comme un genre de… OK, je dois vraiment le faire, ce projet-là ! »

La succession lui demande de travailler à partir du scénario original, conservé à la Cinémathèque québécoise. Pas question de retourner au film, qu’il avait vu il y a de cela plusieurs années. « Je voulais vraiment me libérer un peu de ça », explique-t-il, tout en cherchant à rester le plus fidèle possible au texte de Ducharme.

Pour respecter une œuvre, il faut parfois commencer par s’éloigner de son incarnation la plus connue.

C’est à force de dessiner à partir du scénario, de le découper et de le reconstruire que Vallerand redécouvre Les bons débarras. Il y voit une tragédie à la construction presque classique et, surtout, une histoire d’amour entre une mère et sa fille. « Tout, tout est là, il n’y a rien qui arrive par hasard ! »

Quand le drame devient peinture

Si le trajet est différent pour Les glaces, dont l’adaptation en bande dessinée est parue le 16 septembre chez Écosociété, le principe est étonnamment semblable.

Créée à La Licorne en 2022, la pièce de Rébecca Déraspe raconte l’effondrement de Vincent, accusé par une ancienne amie de jeunesse de l’avoir agressée sexuellement 25 ans plus tôt. De retour dans son Bas-du-Fleuve natal, il retrouve sa famille et son meilleur ami de l’époque, tandis qu’un passé qu’ils avaient tenté d’enfouir refait surface.

Diplômée en écriture dramatique de l’École nationale de théâtre en 2010, Déraspe a vu ses œuvres jouées et traduites à l’étranger. Les glaces lui a valu le prix Michel-Tremblay en 2023 et a été finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général. Elle est elle-même adaptatrice, ayant notamment transposé Shakespeare, Ibsen et Jane Austen pour la scène.

Yoakim Bélanger, qui a travaillé sur l’adaptation, vient des arts visuels. Artiste peintre multidisciplinaire établi à Montréal, il avait illustré Résister et fleurir, une bédé documentaire publiée en 2023 avec Jean-Félix Chénier. Les glaces marque sa première véritable incursion dans la fiction en bande dessinée. Et c’est par le texte publié qu’il a découvert l’œuvre, sans la voir au théâtre. « Ça m’a hanté », raconte-t-il. En discutant avec des gens qui avaient assisté au spectacle, il comprend qu’il aimerait voir ce texte circuler davantage. « Un texte de théâtre, c’est quand même un auditoire assez restreint, j’ai l’impression. »

Dans son premier message à Déraspe, raconte celle-ci, Bélanger lui écrit qu’il a envie de « continuer le

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